Ténèbres.
Quelques gouttes semblent suinter et tomber de murs qu'on ne voit pas.
On entend des lourdes portes qui se ferment en sonnant comme des glas ; puis des pas, des pas rapides sur un sol humide et métallique ; ils se répercutent en hauts échos le long d'une cathédrale d'acier.
Enfin les pas de droite rejoignent les pas de gauche : le Médecin rencontre le Majordome.
LE MAJORDOME. Eh bien ?
LE MÉDECIN. Stationnaire.
LE MAJORDOME. Sa température?
LE MÉDECIN. Mille.
LE MAJORDOME. Mille? Normale donc?
LE MÉDECIN. Normale.
LE MAJORDOME. Ses battements de c½ur?
LE MÉDECIN. Aucun.
LE MAJORDOME. Normal donc?
LE MÉDECIN. Normal.
LE MAJORDOME. Quelle est votre conclusion?
LE MÉDECIN. Dépression.
LE MAJORDOME. Mais je ne vois pas du tout ce qui pourrait le déprimer, tout va au plus mal.
LE MÉDECIN. En êtes-vous sûr?
Pour donner plus de poids à ses dires, le majordome saisit un immense rouleau de papier couvert d'informations. il commente :
LE MAJORDOME. Nous avons plus de quinze guerres sur le globe, assez salement ravageuses grâce aux progrès techniques ; un bon million de situations tendues qui font plusieurs morts et quelques blessés graves par mois ; trois tremblements de terre ; deux cyclones; cinquante inondations et une sécheresse chronique; une moitié de l'humanité crève de famine, l'autre moitié d'indigestion, la médecine se chargeant des rescapés ; il traîne encore sur la terre cent vingt-cinq maladies mortelles ; les prisons sont pleines; les galères et les ghettos aussi ; la peine de mort triomphe ; la torture ronronne dans l'huile ; l'indifférence devient une vertu maîtresse ; on gifle les enfants, on les frappe, on les tue, on les viole ; les religions poussent à l'abus ou au crime sexuel, bref, je ne vois vraiment pas ce qui pourrait le déprimer!
Le Diable sort de l'ombre, cassé par la douleur.
LE DIABLE. La banalité. Nous clapotons dans la banalité, je m'enlise, j'étouffe.
LE MAJORDOME. Votre Diablerie, vous ne pouvez dire cela. Tout est pour le pire dans le pire des mondes possibles.
LE DIABLE. Il n'y a plus d'avenir pour nous. Le mal est fini.
MAJORDOME. Allons, c'est tout le contraire ! Vous ne pouvez négliger le renfort inattendu que nous ont récemment apporté les sciences. Le progrès, votre Diablerie, avec tout ce que la physique et la chimie permettent aux hommes désormais, nous a donné l'occasion de décupler notre activité. La bêtise n'a pas augmenté, certes, mais, grâce au soutien de l'intelligence, la bêtise tue beaucoup mieux qu'avant.
LE DIABLE. Bah! Négligeable!
LE MAJORDOME. Ah permettez! J'ai des chiffres!
LE DIABLE. Foutaises! Pelures d'oignons! La réalité, c'est que le mal ronronne et tourne à vide. Il faut trouver quelque chose de nouveau.
LE MAJORDOME. Avez-vous consulté les dossiers que je vous ai transmis ? Vos experts, sur votre demande, ont fait plusieurs propositions concrètes qui ne me semblent pas dépourvues d'intérêts.
LE DIABLE. Vieilles chaussures ! Routine ! Nouvelles armes, nouvelles épidémies, un holocauste, deux guerres mondiales ... rien de neuf en vérité, j'ai fait cela mille fois. Vos experts ne sont pas des experts, mais des historiens. D'ailleurs, je ne les aurais pas nommés experts s'ils étaient capables d'inventer.
Grand fracas.
Déboulent Agaliarept, Sargatans et Nebiros, trois lieutenants des enfers. Le Médecin s'enfuit.
AGALIAREPT. Seigneur !
Ils sont au garde-à-vous.
LE DIABLE. Hou! Voilà qui pue rudement! Enfin, une odeur qui rassure.
AGALIAREPT. Votre Diablerie, je crois que nous vous apportons la solution!
LE MAJORDOME. Constituez un dossier, nous l'examinerons.
LE DIABLE. Va, parle.
AGALIAREPT. Nous sommes descendus faire un tour sur terre : l'humanité est un cloaque, ça ne s'arrange pas, mais ça ne s'amplifie pas non plus. Vous aviez raison, il faut prendre des mesures.
LE DIABLE (au Majordome). Ah, tu vois!
LE MAJORDOME. Paroles de courtisan!
LE DIABLE (à Agaliarept). Continue.
AGALIAREPT. Tout ce que nous avons essayé d'inventer ces derniers siècles relève du bricolage.
LE MAJORDOME (vexé) Mais c'est inadmissible! et la poudre, les canons, les armes à feu?
AGALIAREPT. Bricolage !
LE MAJORDOME. et la mondialisation de l'économie, la mondialisation des conflits?
AGALIAREPT. Bricolage ! On a simplement agrandi les frontières du village. Ce qu'il nous faut, c'est une révolution!
LE MAJORDOME. Des révolutions? Si je n'en ai pas organisé dix mille déjà, c'est dix mille deux.
SARGATANS. Il ne comprend pas, votre Diablerie, il faut intervenir là où les hommes ne nous attendent plus: dans leurs esprits.
LE DIABLE. Que proposez-vous?
SARGATANS. Changer leur regard sur le mal.
LE DIABLE. C'est-à-dire?
SARGATANS. D'abord vous supprimer.
LE MAJORDOME. Pardon ?
SARGATANS. Ne plus parler du Diable, ou de nous, ses lieutenants. Nous devons disparaître pour devenir efficaces.
LE DIABLE. Je ne comprends pas.
AGALIAREPT. Il faut ôter sa réalité au mal, qu'on ne le voie plus, qu'on le nie. Tenez, nous vous proposons trois stratégies. A toi, Nebiros.
NEBIROS. Je suis une théorie selon laquelle le mal n'existe pas. Nul n'est méchant volontairement. Chacun cherche toujours à faire quelque chose de bien. Et, si ce n'est pas le bien en soi, chacun désire quelque chose de bon pour lui. Bref, le bien et le bon, voici les deux seuls objectifs de l'individu. Imaginez, votre Diablerie: à partir du moment où l'homme pense cela, le mal n'est plus qu'un accident de parcours, une erreur de jugement, une peccadille, un dysfonctionnement passager, une mouche qui s'égare. Le mal devient négligeable, vidé de son poids, illusoire. le fauteur reste innocent.
LE DIABLE. Brillant, comment appelles tu cela?
NEBIROS.L'idéalisme. croyez moi, si les consciences humaines s'endorment ainsi dans leur célébration, nous pouvons nous y infiltrer, y prendre toute la place et y travailler durablement..
Le Diable a un petit rire et se tourne vers Sargatans.
LE DIABLE. Et toi, Sargatans ?
SARGATANS. Je suis une théorie selon laquelle le mal n'est jamais qu'un moindre mal.. Un mort vaut mieux que cent, une petite guerre vaut mieux qu'une grande, un otage exécuté mieux qu'un conflit ouvert, un coupable présumé mieux que pas de coupable. Je suis le mal à la petite semaine, le mal préventif: une condamnation à mort, même celle d'un innocent, a une valeur d'exemple et d'intimidation; la comédie de la justice l'emporte sur la justice; la vérité ne compte pas, seulement la vraisemblance de l'ordre. Je purge. Je fais le mal pour éviter un mal plus grand. Je noie le mal dans l'océan du relatif, je détermine, je soupèse, je minimise. Tout se calcule. Il n'y a plus de mal, seulement des stratégies. J'analyse, je ne sens rien, je n'ai pas de regard moral, je suis ...
LE DIABLE. Tu es ?
SARGATANS. Le pragmatisme.
LE DIABLE. Es-tu sûr que cela fasse une théorie?
SARGATANS. Certain. La froideur et l'absence de sentiments, chez les hommes, cela passe facilement pour l'intelligence même.
LE DIABLE (à Agaliarept). Et toi?
AGALlAREPT. Je suis une théorie selon laquelle un mal est toujours un bien, mais un bien que l'on n'aperçoit pas.
LE DIABLE. Là, tu exagères, ce n'est pas crédible.
AGALIAREPT. Si.. Les vraies raisons d'un acte mauvais demeurent tapies dans une zone d'ombre de l'esprit, des ténèbres, quelque chose comme ici, qu'on pourrait appeler l'inconscient. si l'homme tue, si l'homme vole, c'est par manque d'amour. Il a derrière le crâne un carrefour inconnu traversé de pulsions violentes dont certaines vont s'exprimer sous de fausses formes mais il sera convaincu que ce n'est pas lui, sa conscience, qui agit, mais son inconscient, une bête immonde en lui.
LE DIABLE. Habile mais trop poétique: ça ne marchera jamais.
AGALIAREPT. Ça marchera. Les hommes adorent s'innocenter. Ils se prendront pour des anges, des anges qui font une petite indigestion.
LE DIABLE. Et tu appelles cela?
AGALIAREPT. Le psychologisme.
Le Diable éclate de rire. Il se tourne vers le Majordome.
LE DIABLE. Caron! Appelez Caron. Vite !
Le Majordome disparaît prestement. Le Diable a retrouvé son allégresse. Les lieutenants triomphent.
AGALIAREPT . La conscience à l'ancienne disparaît.
NEBIROS. L'homme se pare d'une conscience nouvelle, d'une conscience qu'il croit hautement intellectuelle.
SARGATANS. Il croit ne plus jamais faire le mal. Jamais coupable. Jamais responsable. Un homme lavé. Une fesse de bébé sur l'autel.
LE DIABLE . Bravo, Agaliarept, Sargatans et Nebiros. J'ai compris, j'adopte toutes vos propositions, je disparais, je n'existe plus que dans l'invisible, et là, je m'incruste.
AGALIAREPT. L'invisible, votre Diablerie, c'était cela, la solution!
SARGATANS (gaffeur). Oui, l'invisible, comme Lui, là-haut.
Un temps.
LE DIABLE (maussade). Taisez-vous.
Il y a un silence gêné.
LE DIABLE. Bien. Au travail. Mais vous ne pouvez pas y aller comme cela.
Caron entre sur scène avec sa barque, suivi du majordome.
LE DIABLE. Caron, récupères les. Et qu'ils fassent le voyage à l'envers, transformons les d'abord.
Les trois lieutenants du Diable passent derrière un paravent. Il en ressort trois enfants, trois très beaux enfants presque nus, fragiles et émouvants. Caron les aide à monter sur sa barque.
LE DIABLE. Qu'ils sont beaux! Et comme ils vont faire du mal...
Caron commence à ramer, sur un Styx qu'on imagine aux eaux lisses et huileuses. Les trois enfants demeurent debout, insoutenablement beaux.
LE DIABLE (tendrement). Au revoir mes bichons. A bientôt. Ne revenez pas trop vite.
Et il fait, sous un rire naturellement sardonique, de grands signes d'adieux aux trois enfants qui sourient sur l'esquif infernal.
Le Médecin entre et découvre le tableau de l'étrange embarquement. Il remarque que le Diable rit de nouveau, pousse un soupir de soulagement et demande au Majordome.
LE MÉDECIN. Mais que se passe-t-il ? Il rit?
LE MAJORDOME. Oui... sa Diablerie a entièrement retrouvé son allégresse.
Ils regardent les trois enfants partir sur la gondole de Caron.
LE MÉDECIN. Que leur envoie-t-il ? Un nouveau virus? Une guerre mondiale? Une catastrophe naturelle?
LE MAJORDOME. Mieux. (Un temps.) Des penseurs.